Se chercher dans un monde au masculin

Ce texte ne veut pas faire de mon cas une généralité, mais apporter un témoignage sur une des multiples réalités qui concernent la place des femmes dans une de nos sociétés.

I – Un petit récit personnel

Depuis ma tendre enfance, je sens qu’un truc cloche dans mes quêtes identitaires. J’aimais le rose, mais je voulais être rugbyman et faire de la boxe. Je chouinais quand je me faisais mal, mais j’aimais argumenter. Je ne comprenais pas pourquoi le masculin l’emportait sur le féminin, et de manière systématique je mettais elle/elles avant il/ils dans mes cahiers de conjugaison. J’aimais l’histoire, mais je manquais de repères féminins. Du coup, dès qu’une femme apparaissait au détour d’un commentaire d’un.e institutrice.eur, je me renseignais. Mais elles furent rares. En effet, les premières dont je me souviens sont Cléopâtre, Marie-Antoinette et Anne Frank. Trois destins tragiques.

En CM2, Olympe de Gouges s’est trouvée sur mon chemin. Un encart de deux minutes en classe, et un nom qui s’est ancré quelque part en moi, me poussant à continuer la quête de ces figures qui partageaient le même genre que moi.

D’un autre côté, j’ai eu la chance extrême d’évoluer dans un milieu « ouvert d’esprit », avec des parents qui m’ont transmis l’amour de l’art et qui ont laissé libre cours à ma curiosité et à mon imagination. Je suis passée par la période Disney et princesse, comme beaucoup de filles de mon âge, et j’ai voulu avoir un aspirateur en cadeau autour de mes cinq-six ans. Pourtant, je n’aimais pas que ma grand-mère me tire les cheveux à leur extrême en me faisant des queues de cheval parfaites, je n’aimais pas non plus qu’elle me fasse porter des robes de petites filles modèles, je voulais jouer au foot avec les autres garçons de ma famille et je rêvais de faire du skate, mais quelque chose m’en empêchait. J’étais la petite, fragile et qui doit faire attention. On m’interdisait d’être casse-cou indirectement, pas verbalement, mais on m’en dissuadait par le biais de comportements. Alors, je me suis sentie incapable de faire de l’escalade et de m’approprier mon corps et ses capacités pour agir comme je le voulais.

Yayoi Kusama©, vue de l’installation Infinity Mirror Room Castellane Gallery, New York, 1965.

Ainsi, on me socialisait à une certaine identité. L’art étant la composante essentielle me faisant vivre, je le prenais comme refuge. Et là, un autre problème est apparu qui m’a suivi jusqu’à l’adolescence. J’avais beau chercher à m’identifier à des femmes, je me retrouvais confronté à un monde majoritairement masculin. Si j’ai croisé le travail de Yayoi Kusama et celui de Fafi très tôt, il m’a fallu de nombreuses années avant de découvrir une multitude d’autres artistes féminines. Mes artistes préférés et donc mes modèles étaient quasi exclusivement masculins. Bowie me fascinait par son côté caméléon et androgyne. Gainsbourg a aussi eu une présence omniprésente dans mon évolution, tout comme les Beastie Boys,The Clash, Paul Kalkbrenner, les Stones ou AC/DC. Dans tous les domaines de la musique, mon premier amour, les femmes semblaient être exclues. Seul Ando Drom, Amy Winehouse et Ms. Dynamite semblaient m’offrir une alternative à tous ces hommes que je chérissais dans le ska, le rock et le punk.

Dans ma prime enfance, on ne m’a pas laissé m’encanailler pour longtemps avec les seuls contes stéréotypés. Ma mère me fit lire des livres illustrés par Rebecca Dautremer, me plongea allègrement dans l’univers d’Emmanuelle Houdart et les romans de Marie Desplechins dont je suis incapable de me séparer. Déjà, mon imaginaire se diversifiait. Les dessins animés et films d’animation que l’on me montrait n’y étaient pas pour rien. Hayao Miyazaki et ses personnages féminins ont ouvert l’encart de mon émancipation. Princesse Mononoké et Chihiro me permirent de faire preuve d’ambition. Même si ces exemples existaient ils étaient bien plus rares, et mon identité de femme se heurtait à de longues recherches identitaires en mal de modèles.

Illustration d’Emmanelle Houdart

L’école n’aidant pas, la littérature telle qu’enseignée ne jurait que par des auteurs masculins qui par ailleurs avaient aidé, en ce qui concerne Rousseau notamment, à dénigrer les femmes. Comment se retrouver là dedans ? Quelle place occuper dans nos sociétés ?
Ma mère, heureusement, m’offrait des romans de Colette et des bandes dessinées de Catherine Meurisse. Je m’intéressais au cas de George Sand/Aurore Dupin et compris que les femmes n’avaient pas atteint l’égalité contrairement à ce que l’on aimait me faire croire.

Quelques années plus tard, la philosophie me remplit de nouvelles désillusions. De petit « h » en petit « h », les femmes semblaient être les grandes oubliées de l’humanité, ce qui avait le don de m’énerver. Kant, je te dédie cette dernière phrase et mon déclic, car grâce à toi et à une professeure incroyable j’ai pu me nourrir d’un peu de Hannah Arendt et enfin oser ouvrir Simone de Beauvoir. Déjà, je me savais féministe.

II – Qui s’inscrit dans une réflexion plus large

Tout cela pour expliquer à tou.te.s ceux et celles qui parlent de la journée de LA femme, qui est devenue une fête et une ode à la consommation, qu’ils ne réalisent pas le chemin qu’il reste à faire dans la lutte féminine. Qu’ils ne connaissent même pas les vrais termes puisqu’il s’agit de la journée internationale des droits des femmes. Que LA femme n’est pas un tout, mais la moitié de l’humanité emplie de diversité, qui a une voix et une créativité hors norme qui ne demandent qu’à être diffusées. C’est une journée qui est censée sensibiliser sur les droits des femmes, et les enjeux qui leur sont liés. Je vous signalerais aussi qu’une journée internationale des hommes est célébrée le 19 novembre de chaque année. Son traitement social montre bien le fossé qui sépare encore femmes et hommes dans nos sociétés.

Encore faudrait-il que l’histoire des femmes soit enseignée, et que l’on arrête de nous raconter exclusivement celle des hommes. Si la taille du « h » a changé au fil des siècles, parler des « Hommes » n’est qu’une microconcession qui ne fait que grossièrement camoufler les inégalités de notre système de langage francophone, et qui fait semblant de ne plus exclure les femmes de l’Histoire.

Je suis née dans les années 1990, et j’ai dû me battre contre ma socialisation pour enfin m’affirmer, me trouver et être en phase avec mon « moi » profond longtemps refoulé. Pour y arriver, les sociétés ne nous la rendent pas facile. On nous fait comprendre qu’on a moins de crédibilité, que l’on est moins représentées, que l’on sera plus facilement discréditées et que pour arriver à des postes clefs il faudra passer par un vrai parcours du combattant. On n’hésitera pas non plus à nous faire croire que l’on sait ce qui est bon pour nous à notre place. On nous infantilisera et usera du paternalisme à notre égard au moins une fois, si ce n’est dix. Et ce, même dans l’industrie culturelle, celle dans laquelle je suis née et je veux évoluer.

Le mariage et les enfants sont encore une pression sociale importante exercée sur les femmes, leurs corps et leurs carrières. Pourtant, que l’on soit femme ou homme, cela doit être un choix et non un synonyme d’enfermement social et une norme que l’on s’impose sans vraiment la vouloir. Je déplore les difficultés qu’ont les femmes de trouver un emploi lorsqu’elles sont dans une tranche d’âge qui laisse sous-entendre qu’elles auront bientôt envie de procréer. Je déplore aussi les discriminations physiques que vivent les femmes. Le slut shaming, et toutes ces agressions quotidiennes qui empêchent nombre d’entre-nous d’exprimer leur être profond.

Si le progrès passe par les arts, encore faudrait-il que plus d’une femme ait remporté l’Oscar du meilleur réalisateur (et non réalisatrice, vu leur non-représentativité). Qu’on leur fasse une plus grande place. Qu’on ne les éloigne pas quand elles vieillissent parce que leur plastique n’est plus parfaite (heureusement que vous êtes là Meryl Strip, Catherine Deneuve et Whoopi Goldberg) et qu’on les laisse s’approprier leurs corps et leur sexualité (cf dernier discours de Madonna ou Jane Fonda). De plus, il faudrait que l’ont fasse connaître aux femmes les nombreux modèles qu’elles pourraient se choisir, de Patti Smith et Janis Joplin (les miens) à Vera Rubin en passant par Christiane Taubira. Elles existent, elles ont réussi à se faire une place dans de nombreux domaines, et les petites filles mériteraient de pouvoir s’identifier à elles et de trouver leurs voies en voyant qu’il est possible d’y aller.

Céline Bozon et Valérie Donzelli en plein tournage

Nous vivons dans un monde dominé par les hommes et dans lequel les hommes blancs cisgenres sont privilégiés. Les féminismes sont alors encore utiles tout comme la journée du 8 mars, qui permet à nombre d’entre nous d’élever la voix et de rappeler que féminisme n’est pas un gros mot. De rappeler que ce n’est pas non plus un tout homogène, avec une ligne directrice unique, mais un mouvement mouvant où tout le monde a sa place et qui est là pour faire avancer la lutte pour l’égalité. J’aimerai parler plus en profondeur des mouvements queer, du processus de déconstruction de sa socialisation, de la notion de genre, des privilèges, des droits LGBT et de l’intersectionnalité, car toutes les femmes ne vivent pas non plus la même réalité. Mais en tant que femme blanche je ne suis pas la mieux placée pour m’exprimer sur le dernier sujet, bien que je soutienne la lutte en cours.

Alors voilà, questionnez votre monde, et ne pensez pas que votre réalité est universelle. Pour vivre ensemble, il est nécessaire de faire l’effort de comprendre, d’écouter, de discuter et de se déconstruire pour mieux se reconstruire en dehors des carcans que nous impose la ligne directrice de notre société.

Ah et parce que je ne peux m’en empêcher, voici une petite playlist avec tout plein d’artistes féminines de renom (bon j’ai pas poussé jusqu’au mixage, production, manager, etc.)

 

6 réflexions sur “Se chercher dans un monde au masculin

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